L'Arétin et Sansovino jugent le Tintoret

Le Paradis de Tintoret dans la Salle du Grand Conseil du Palais des Doges à Venise
Le Paradis de Tintoret
Lettre CLXVII de l'Arétin à Jacopo Tintoretto : vous peignez trop vite !

L'Arétin, célèbre contemporain du Tintoret, admira “l'effet de relief” et “les couleurs qui sont chair” du corps de l'esclave entièrement nu allongé sur le sol.

Ces couleurs et cette plastique sont celles d'un être vivant.

Il apprécia également la justesse des attitudes et des mimiques des personnages qui donne “plutôt une impression de réalité que de peinture”.

Mais cela ne suffit pas : s'il veut s'élever à un plus haut degré de perfection, il devra contrôler l'impétuosité de sa jeunesse.

S'il ramenait la rapidité de l'exécution à la patience de la réalisation, sa réputation y gagnerait beaucoup. Il oppose la prestezza del fatto du Tintoretto à la patienza di fare de l'artiste accompli.

Le Paradis de Tintoret dans la Salle du Grand Conseil du Palais des Doges à Venise
Le Paradis de Tintoret
Sansovino partage cette opinion en parlant du « Tintoret dont l'invention est fertile, mais qui n'a pas cette grande patience qui permet d'habitude de mener toute chose à son terme, et il est vrai qu'il embrasse trop ».

Il convient de préciser ici que l'Arétin, Sansovino et Vasari avaient trouvé refuge à Venise après le sac de Rome en 1527.

C'était des admirateurs de Michel Ange et de Raphaël.

Ils appréciaient leur style figuratif, et ils savaient apprécier l'idéal artistique dans la perfection du contour qui caractérisait les œuvres des peintres romains et florentins.

En peignant trop vite, Le Tintoret ne pouvait pas s'approcher suffisamment de l'Idée de la Beauté sur le mode antique, qu'un artiste s'efforce de représenter dans son œuvre. C'est sans doute cela que lui reprochaient ces hommes de la renaissance.

Le far presto du Tintoret

Selon l'Arétin, la vitesse d'exécution du Tintoret lui ferait manquer la Beauté Idéale, qui nécessite une lente et patiente recherche.

La vitesse d'exécution, le “far presto” du Tintoret fut l'objet des critiques et des polémiques au sujet de cette toile.

Tintoret Le Miracle de St Marc délivrant l'Esclave
Tintoret Le Miracle de St Marc délivrant l'Esclave
Puisqu'elle déplaisait tant, Le Tintoret la décrocha et la ramena dans son atelier.

Au bout de quelque temps, on finit par la lui réclamer, et elle retrouva sa place à la Scuola di San Marco.

Car il suffit de regarder de près Le Miracle de St Marc délivrant l'Esclave pour s'apercevoir que ce n'était pas du travail bâclé.

Rien ne manque aux personnages entourant l'esclave : les reflets de l'armure du soldat, les pompons de la veste de l'homme à côté de lui, les barbes et les cheveux bouclés, les motifs du tissu de la robe de l'homme au turban, tout est parfaitement rendu.

Même chose pour la plastique des corps et pour les drapés ; le vêtement du bourreau qui montre son marteau cassé est aussi fluide que de la soie.

Le chromatisme est tout aussi riche, et l'ensemble du tableau est bien construit.

« Au fond de la chapelle de cette Confrérie, un esclave martyrisé par les Turcs, mais délivré par St. Marc qui descend exprès du Ciel ; c'est le chef-d'œuvre du Tintoret pour la composition, la couleur et le dessin ; les têtes sont très bien peintes et à la manière du Titien, mais plus fermes. »
Jérôme de Lalande - Voyage en Italie.

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Jacopo Robusti Le Tintoret - Wikipédia


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