Théophile Gautier et la Basilique Saint-Marc


Les Éblouissements et Vertiges de Théophile Gautier face à Saint-Marc :

Mosaïque de la Résurrection par Luigi Gaetano, 1617-1618, basilique Saint-Marc à Venise
Mosaïque de la Résurrection
« Saint-Marc où le catholique sent vivre et palpiter dans l'ombre des nefs illuminées du fauve reflet des mosaïques d'or la foi absolue des premiers temps, la soumission au dogme et aux formes hiératiques, le christianisme mystérieux et profond des âges de croyance.

Ce temple, disons-nous, fait de pièces et de morceaux qui se contrarient, enchante et caresse l'oeil mieux que ne saurait le faire l'architecture la plus correcte et la plus symétrique : l'unité résulte de la multiplicité.

Statue d'ange sur la façade de la basilique Saint-Marc de Venise par Nicolo Lamberti, XVe siècle
Ange de Saint-Marc
Pleins-cintres, ogives, trèfles, colonnettes, fleurons, coupoles, plaques de marbre, fonds d'or et vives couleurs des mosaïques, tout cela s'arrange avec un rare bonheur et forme le plus magnifique bouquet monumental.

Rien ne peut se comparer à Saint-Marc de Venise, ni Cologne, ni Strasbourg, ni Séville, ni même Cordoue avec sa mosquée : c'est un effet surprenant et magique.

La première impression est celle d'une caverne d'or incrustée de pierreries, splendide et sombre, à la fois étincelante et mystérieuse.

Est-on dans un édifice ou dans un immense écrin ?

Mosaïques du XIe siècle dans l'atrium de la basilique Saint-Marc à Venise
Mosaïques du XIe siècle
Telle est la question que l'on s'adresse, car toute idée d'architecture est ici mise en défaut.

Nous n'essayerons pas une description détaillée qui exigerait un ouvrage spécial, mais nous voudrions au moins pouvoir rendre l'impression d'éblouissement et de vertige que cause ce monde d'anges, d'apôtres, d'évangélistes, de prophètes, de saints, de docteurs, de figures de toute espèce, qui peuple les coupoles, les voûtes, les tympans, les arcs-doubleaux, les piliers, les pendentifs, le moindre pan de muraille.

Mosaïques de l'abside de la basilique Saint-Marc de Venise du XIIIe siècle
Mosaïques de l'abside
Ici l'arbre généalogique de la Vierge étend ses rameaux touffus qui portent pour fruits des rois et de saints personnages, et remplit un vaste panneau de ses frondaisons étranges.

Là rayonne un paradis avec sa gloire, ses légions d'anges et de bienheureux.

Cette chapelle contient l'histoire de la Vierge ; cette voûte déroule tout le drame de la Passion, depuis le baiser de Judas jusqu'à l'apparition aux saintes femmes, en passant par les agonies du jardin des Oliviers et du Calvaire.

Tous ceux qui ont témoigné pour Jésus, soit par la prophétie, soit par la prédication, soit par le martyre, sont admis dans ce grand Panthéon chrétien.

Mosaïque de Saint-Nicolas de la basilique Saint-Marc à Venise
Saint-Nicolas
A certaines heures, quand l'ombre s'épaissit et que le soleil ne lance plus qu'un jet de lumière oblique sous les voûtes et les coupoles, il se produit d'étranges effets pour l'oeil du poète et du visionnaire.

De fauves éclairs jaillissent brusquement des fonds d'or.

Les petits cubes de cristal fourmillent par places comme la mer sous le soleil.

Les contours des figures tremblent dans ce réseau scintillant ; les silhouettes si nettement découpées tout à l'heure se troublent et se brouillent à l'oeil.

Les plis roides des dalmatiques semblent s'assouplir et flotter : une vie mystérieuse se glisse dans ces immobiles personnages byzantins.

Sculptures et patères du Xe siècle sur la façade nord de la basilique Saint-Marc à Venise
Sculptures du Xe siècle
Les yeux fixes remuent, les bras au geste égyptien s'agitent, les pieds scellés se mettent en marche ; les chérubins font la roue sur leurs huit ailes ; les anges déploient leurs longues plumes d'azur et de pourpre clouées au mur par l'implacable mosaïste ; l'arbre généalogique secoue ses feuilles de marbre vert ; le lion de Saint-Marc s'étire, bâille, lèche sa patte griffue ; l'aigle aiguise son bec et lustre son plumage ; le boeuf se retourne sur sa litière et rumine en faisant onduler son fanon.

Les martyrs se relèvent de leurs grils ou se détachent de leurs croix. Les prophètes causent avec les évangélistes.

Les docteurs font des observations aux jeunes saintes, qui sourient de leurs lèvres de porphyre ; les personnages des mosaïques deviennent des processions de fantômes qui montent et descendent le long des murailles, circulent dans les tribunes et passent devant vous en secouant l'or chevelu de leurs gloires.

Mosaïques du XIIIe siècle dans l'atrium de la basilique Saint-Marc à Venise
Mosaïques du XIIIe siècle
C'est un éblouissement, un vertige, une hallucination !

Le sens véritable de la cathédrale, sens profond, mystérieux, solennel, semble alors se dégager.

On dirait qu'elle est le temple d'un christianisme antérieur au Christ, une église faite avant la religion.

Les siècles se reculent dans des perspectives infinies.

Cette Trinité n'est-elle pas une Trimurti ?

Cette Vierge tient-elle sur ses genoux Horus ou Krishna ?

Est-ce Isis ou Parvati ?

Patère du Xe siècle sur la façade nord de la basilique Saint-Marc à Venise
Patère du Xe siècle
Cette figure en croix souffre-t-elle la Passion de Jésus ou les épreuves de Vishnou ?

Sommes-nous dans l'Égypte ou dans l'Inde, dans le temple de Karnak ou la pagode de Juggernaut ?

Ces figures à poses contraintes diffèrent-elles beaucoup des processions d'hiéroglyphes coloriés qui tournent autour des pylônes ou s'enfoncent dans les syringes ?

Que de temps, de soins, de patience et de génie, quelle dépense pendant huit siècles il a fallu pour cet immense entassement de richesses et de chefs-d'œuvre !

Combien de sequins d'or se sont fondus dans le verre des mosaïques ! Combien de temples antiques et de mosquées ont cédé leurs colonnes pour supporter ces coupoles !

Coupole de la Genèse, Séraphin rayonnant de la lumière du soleil éternel, 1ère moitié XIIIe siècle, basilique Saint-Marc de Venise
Coupole de la Genèse, Séraphin
Que de carrières ont épuisé leurs veines pour ces dalles, ces piliers et ces revêtements de brocatelle de Vérone, de portor, de lumachelle, de bleutine, d'albâtre roux, de cyphise, de granit veiné, de granit mosaïcain, de vert antique, de porphyre rouge, de porphyre noir et blanc, de serpentine et de jaspe !

Quelles armées d'artistes, se succédant de générations en générations, ont dessiné, ciselé, sculpté dans cette cathédrale !

Sans parler des inconnus, des humbles ouvriers du moyen âge que recouvre la nuit des temps, qui se sont ensevelis dans leurs œuvres, quelle liste de noms l'on pourrait dresser, dignes d'être inscrits sur le livre d'or de l'art ! »
Théophile Gautier - Italia 1855


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