Mariano Fortuny y Madrazo (1871-1949)

À l'exposition des Arts Déco de 1911 au Louvre : énorme succès de Mariano Fortuny

Tissu Mariano Fortuny - Carnavalet
Tissu Fortuny Carnavalet
Lors de l'exposition des Arts Déco au Louvre de 1911, Mariano Fortuny présente ses collections de tissus imprimés et de vêtements : tuniques, écharpes, châles, voiles, manteaux, robes…

« Un petit coin plein de lumière et de couleurs… des tissus, des étoffes, des voiles de Mariano Fortuny. Étoffes imprimées à Venise, copiées de l'antiquité, harmonie des motifs et des couleurs. »

Puis Bice, l'auteur de ces lignes, se souvient de la collection d'étoffes anciennes de Cécilia Fortuny, qu'il avait vue l'année précédente :

« C'était l'année dernière à Venise. C'était une matinée de mai lumineuse toute en fleurs et parfumée, une onde de souvenirs réveillait en moi cet instant… quand je me trouvais dans un superbe salon où la maîtresse de maison et ses enfants me faisaient les honneurs. […]

Tissus Mariano Fortuny
Tissus Fortuny
Dans un coin se cachaient les plus belles étoffes anciennes que je n'avais encore jamais vues de ma vie, et en me penchant je cherchais inconsciemment des taches de sang, des déchirures causées par un coup d'épée… rien… au milieu du salon elles formaient d'opulents tas, des matelas moelleux sur lesquels on rêvait de se jeter et c'était un désir sauvage de plonger les bras jusqu'aux épaules dans les chaudes entrailles de ces tissus. […]

Quelle joie pour la vue et le toucher ! Quelle compensation par rapport aux lugubres tissus modernes, aux tristes vêtements contemporains dépourvus de couleurs !

C'est ainsi que, en entrant dans l'exposition des Arts Déco du Louvre, par un beau jour d'avril, je revis au fond de la galerie les étoffes miraculeuses du palazzo Martinengo…

Quelle joie de retrouver monsieur Fortuny : Vous avez donc apporté toutes vos étoffes de la lointaine Venise ? lui demandai-je.

Il sourit, ramassant quelques pièces d'étoffes qui étaient par terre.

Et je vis, plein d'admiration, que ce sont des tissus imprimés arrangés, imaginés par son esprit artistique.

Coussins en tissu Mariano Fortuny
Coussins Tissu Fortuny
Les étoffes anciennes n'ont certes pas plus de vivacité, ni plus de caractère que celles-ci et n'en sont pas plus riches ni plus variées. »
Bice - “Le Industrie Feminili Italiane” - Bulletin trimestriel d'avril, mai, juin 1911

La “reprise”, était donc parfaitement réussie !

Par l'éclat des ors et des couleurs, la qualité et la beauté des étoffes de Mariano Fortuny, le narrateur a retrouvé ce moment délicieux où il découvrit ces étoffes précieuses qui attisèrent à la fois sa curiosité et sa sensualité.

Et voici que la magie de Mariano Fortuny les faisait réapparaître toujours aussi belles, fascinantes et attirantes, mais toutes nouvelles.

Il ne s'agissait pas de simples copies de l'ancien, mais la reprise de la qualité de l'étoffe, de la beauté des motifs anciens et de l'éclat des couleurs, pour les recombiner ou les mélanger au gré de sa fantaisie et les présenter sous une forme entièrement nouvelle et originale.

Le plaisir du souvenir se double de l'heureuse surprise : la puissance évocatrice du retour de l'ancien sous une forme à la fois même et autre, est celle d'un retour au passé qui nous renvoie à notre présent, qu'il a rendu plus familier.

Coussin en tissu Mariano Fortuny
Coussin Tissu Fortuny

La mode Fortuny : un style atemporel inspiré de l'art du monde entier

« Fortuny a su devancer la nouvelle mode et la seconder : j'ai vu les dames les plus élégantes portant ces voiles fantastiques qui voilent la silhouette du corps en adoucissant ses contours [...]

La mode d'aujourd'hui privilégie les tissus s'inspirant de l'antiquité, des belles lignes de l'art byzantin, de la poésie des motifs turcs, de l'élégance et de l'harmonie de la renaissance italienne.

Ces étoffes semblent un souffle sur lequel on a imprimé des ors et des couleurs. »
“Bulletin Industrie Feminili Italiane” Deuxième trimestre 1911

Son succès était déjà annoncé par le fait que les dames du monde du spectacle et de la haute société portaient déjà les vêtements portant sa signature : La Duse, Sarah Bernhardt, Gabrielle Rejane, Isadora Duncan, Julia Marlowe, la marquise Luisa Casati, la marquise de Polignac

Autant de “mannequins” ambassadrices auprès de l'élite internationale dont elles font partie et à laquelle elles apportent un style nouveau, riche de références prestigieuses, et de bon goût.

Irma Duncan en robe “Delphos”, Isadora Duncan et Serguei Lessemine
Irma Duncan en robe “Delphos”
Mariano avait débuté par la peinture et la scène avec la quête de l'œuvre d'art totale où costumes et décors sont en parfaite harmonie avec l'œuvre représentée.

En faisant ressurgir sous des formes entièrement nouvelles les belles choses du passé, son esprit éclectique rétablissait la correspondance et l'harmonie entre le luxe des étoffes et l'architecture de Venise : une répétition grandeur nature, et Venise retrouve son passé.

Non seulement ses robes, mais ses magnifiques burnous, ses châles, ses vestes et ses djellabas ont aussi fait la célébrité de Mariano Fortuny, dont l'éclectisme s'alliait toujours à la représentation théâtrale de ses modèles, à la recherche des effets en les associant étroitement à un contexte qui les mettait parfaitement en valeur.

Destinés à une certaine élite internationale, ce n'était pas de simples vêtements, mais des pièces uniques, des œuvres originales qui ne peuvent pas trouver meilleure place pour être portées que dans une ville unique par la richesse et l'originalité de son architecture.

Détail d'un tissu Mariano Fortuny
Détail d'un tissu Mariano Fortuny
« Pour les robes de Fortuny, nous nous étions enfin décidés pour une bleu et or doublée de rose, qui venait d'être terminée.

Et j'avais commandé tout de même les cinq auxquelles elle avait renoncé avec regret, par préférence pour celle-là.

Pourtant, à la venue du printemps, deux mois ayant passé depuis ce que m'avait dit sa tante, je me laissai emporter par la colère, un soir.

C'était justement celui où Albertine avait revêtu pour la première fois la robe de chambre bleu et or de Fortuny qui, en m'évoquant Venise, me faisait plus sentir encore ce que je sacrifiais pour elle, qui ne m'en savait aucun gré.

Si je n'avais jamais vu Venise, j'en rêvais sans cesse, depuis ces vacances de Pâques qu'encore enfant j'avais dû y passer, et plus anciennement encore, depuis les gravures du Titien et les photographies de Giotto que Swann m'avait jadis données à Combray.

La robe de Fortuny que portait ce soir-là Albertine me semblait comme l'ombre tentatrice de cette invisible Venise.

Tissus Mariano Fortuny Venise
Tissus Fortuny
Elle était envahie d'ornementation arabe, comme les palais de Venise dissimulés à la façon des sultanes derrière un voile ajouré de pierres, comme les reliures de la Bibliothèque Ambrosienne, comme les colonnes desquelles les oiseaux orientaux qui signifient alternativement la mort et la vie, se répétaient dans le miroitement de l'étoffe, d'un bleu profond qui, au fur et à mesure que mon regard s'y avançait, se changeait en or malléable par ces mêmes transmutations qui, devant les gondoles qui s'avancent, changent en métal flamboyant l'azur du grand canal.

Et les manches étaient doublées d'un rose cerise, qui est si particulièrement vénitien qu'on l'appelle rose Tiepolo. »
Marcel Proust - La Prisonnière

Il était donc naturel que Venise fût le lieu privilégié pour les diffuser, et cela à l'époque où, grâce à la Biennale, à l'installation de la Ciga au Lido et à l'aménagement touristique, Venise voulait compenser les carences de son tissu économique et la paupérisation de sa population en mettant en avant la richesse de son patrimoine historico artistique et la poésie de sa structure urbaine.

En effet, au cours des dernières décennies du XIXe siècle Venise était devenue une sorte de refuge pour des célébrités comme Byron, Shelley, Stendhal, Alfred de Musset, John Ruskin, Robert Browning, Wagner

Tissu “de Medici” Mariano Fortuny
Tissu “de Medici”
Mais aussi un lieu à mode pour les délices et les souffrances d'une foule de gens depuis les snobs qui suivaient les grands noms de l'Almanach Gotha, ou les vedettes internationales (virtuoses, écrivains, acteurs), jusqu'à ceux qui recherchaient une vie plus intense.

Et chacun voyait et vivait Venise à sa manière.

Le cas de l'écrivain Von Aschenbach, héros du roman “Mort à Venise” de Thomas Mann qui inspira plus tard le superbe film de Visconti, nous en donne un magnifique exemple.

Les fêtes masquées étaient alors devenues à la mode à Venise.

Et Mariano Fortuny fut surnommé “le magicien de Venise” ou “le petit Léonard” parce que ses inventions, ses décors et surtout ses merveilleuses robes et costumes qui animaient ces nombreuses fêtes, rendaient aux palais vénitiens toute leur splendeur du temps de la Sérénissime.

Mariano Fortuny Autorportrait 1930
Mariano Fortuny Autorportrait
« Pareil à ces doges dont il portait la robe de velours frappé, lors de ces bals persans qui faisaient fureur à Paris, Mariano Fortuny, en sortant de son atelier, nous invitait chez sa mère, vis-à-vis du palais miniature loué par Réjane ; Mme Fortuny nous offrait des goûters dignes du Parmesan.

Sa table recouverte en point de Venise était un véritable marché aux fruits, pêches sur des plats de cuivre repoussé, alternant avec des falbalas de pâte dorée et rubanée, saupoudrée de sucre farine, dont j'ai oublié le nom vénitien.

Proust y avait été reçu, huit ans plus tôt ; il avait connu Fortuny ; plus tard il devait offrir beaucoup de robes de cet artiste à la Prisonnière ; elles sont entrées dans la légende proustienne. »
Paul Morand - Venises - éditions Gallimard, collection l'Imaginaire

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Liens sur les lieux et personnages cités dans cette page :

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Sarah Bernhardt - Wikipédia
Gabrielle Réjane - CineArtistes
Isadora Duncan - Wikipédia
Marquise Luisa Casati - Wikipédia
Le Titien - Wikipédia
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