Mariano Fortuny y Madrazo (1871-1949)

Les années Trente : Succès européen des diffuseurs de lumière indirecte - Expositions et réalisation de décors et costumes de théâtre


Mariano Fortuny Autorportrait 1947
Fortuny Autorportrait
A la Royal Academy de Londres, les diffuseurs de lumière indirecte brevetés Mariano Fortuny éclairant l'Exposition d'Art Français ont suscité le plus vif intérêt des directeurs des musées d'Amsterdam, Bruxelles, Dublin et de Londres, tout particulièrement de la National Gallery, qui voulurent aussitôt le rencontrer.

à Venise, on le chargea de s'occuper de l'éclairage des tableaux du Tintoret à la San Rocco, et de Carpaccio à la Scuola des Dalmates (ou Scuola San Giorgio dei Schiavoni).

De même pour l'Assomption de la Vierge du Titien à l'église des Frari.

Il eut ainsi le plaisir d'éclairer les toiles des maîtres qu'il admirait, et qui l'avaient inspiré.

Portrait d'Henriette Fortuny au miroir 1930
Henriette Fortuny
Et il commercialisa ses tempere pittoriche, couleurs à la détrempe jusque là connues de lui seul, sous le nom de “Tempera Fortuny”.

Une publication de Jean Piot en donnait les caractéristiques techniques, et les diverses utilisations possibles.

En 1933, la compagnie théâtrale de Kiki Palmer lui demanda de fournir les étoffes des costumes, et de réaliser le costume d'Othello de Shakespeare, jouée dans la cour du Palais Ducal en août 1933.

De même qu'il s'occupa des décors de “La vie brève” de Manuel De Falla, jouée à la Scala de Milan en janvier 1934.

En mars 1934, il exposait une trentaine de tableaux, huiles, aquarelles et détrempes à la galerie Hector Brame à Paris.

A la XIXe Biennale de Venise, il exposait trois œuvres, dont le portrait de sa mère sur son lit de mort.

Nu étendu 1888, première œuvre connue de Mariano Fortuny
Nu étendu
Renonçant à représenter l'Espagne, il rendait son titre de vice-consul.

A la XXe Biennale, il présenta encore une dizaine de tableaux.

Il avait également exposé des étoffes, des peintures et autres réalisations techniques pour le théâtre, à la galerie Dédale de Milan.

Mais le système d'économie autarcique imposé par Mussolini en Italie lui posa rapidement des problèmes d'approvisionnement en matières premières au milieu des années trente.

En 1935, les actions de la S.A. Fortuny subirent une dévaluation à la suite des pertes causées par les difficultés de vente à l'exportation, et Mariano Fortuny ne pouvait plus recevoir ses cotons de Manchester, ni ses pigments importés des colonies des pays ennemis du régime fasciste italien.

Et l'entrée en guerre de l'Italie entraîna la perte des crédits français et anglais.

Là encore, l'aide financière d'Elsie McNeil fut providentielle.

Mariano avait tout de même dû vendre l'album de dessins que son oncle Frederico lui avait donné.

Tissu Mariano Fortuny Venise
Tissu Fortuny
A cela s'ajouta le décès de sa sœur Maria-Luisa.

Pour oublier un peu tous ces malheurs, Mariano et Henriette partirent en voyage en Grèce en 1936.

En mai 1937, Mariano Fortuny fournissait les étoffes nécessaires à la réalisation de quelques huit cents costumes de figurants pour une fête commémorant la victoire de la Maison de Savoie, donnée en l'honneur du prince de Naples au château des Sforza, à Milan.

Ce fut là sa dernière grande réalisation en tant que costumier, l'année même où il s'était occupé de l'éclairage des œuvres de Carpaccio et du Tintoret, à Venise.

Ayant vendu dès 1938 le palais Martinengo, hérité à la suite du décès de sa sœur, Mariano et Henriette partaient à la découverte des monuments et des trésors artistiques à travers l'Égypte, jusqu'au Soudan.

Outre les nombreuses photos-souvenirs, Mariano avait peint de petits tableaux réunis sous le titre de “vues d'Egypte”, qu'il exposa à la XXIe Biennale de Venise.

Portrait de femme par Mariano Fortuny en 1900
Portrait de femme
A nouveau nommé vice-consul d'Espagne à Venise en 1939, il exposa encore des toiles aux Biennales de 1940 et 1942.

C'est aussi l'époque où la S.A. Fortuny fut mise en liquidation.

En 1944, Mariano Fortuny offrait ses décors représentant Venise pour une pièce de Goldoni jouée à la Fenice.

Ils furent réutilisés en 1958, parce qu'ils avaient su rendre l'atmosphère de la ville.

Mariano avait d'abord souhaité offrir son palais à l'Espagne, à laquelle il était resté attaché.

Mais celle-ci refusa l'héritage pour des raisons financières.

En septembre 1948, il rédigeait ainsi son testament :

« Je laisse tous mes biens à mon épouse, tout ce que j'ai hérité, acquis ou produit, meubles et immeubles, tout sans exception. »

Gravement malade, il mourut chez lui, à Venise, le 2 mai 1949.

Il fut enterré auprès de son père au cimetière de Verano, à Rome.

Détail d'un tissu Mariano Fortuny
Détail tissu Fortuny
A la Biennale de 1950, une exposition rétrospective des œuvres de Mariano Fortuny fut présentée au pavillon espagnol en même temps que celles de son père, ainsi que celles des peintres de la famille Madrazo.

L'entreprise devint la propriété d'Henriette, qui arrêta la production en se limitant à la “vente de tissus de soie imprimés artistiquement” en stock dans les entrepôts.

Elle avait créé la société “Tessuti Artistici Fortuny”, inscrite en avril 1951 à la chambre de commerce de Venise, qui cessa son activité à sa mort, en 1965.

Et la ville de Venise reçut le palais Pesaro Orfei en héritage, qui devint ainsi le musée Fortuny.

Mais l'entreprise d'impression de tissus en coton pour la décoration d'intérieur de la Giudecca continue aujourd'hui encore de produire ses belles étoffes, en se servant encore et toujours des machines à imprimer conçues par Mariano Fortuny. (Colorcasa vend en exclusivité les à Venise)

Orson Welles et Mariano Fortuny

« 1949 : Orson Welles est sur le point de se lancer dans l'interminable et coûteux tournage d'Othello où il jouera lui-même le personnage du More de Venise.

Cherchant de fastueux et luxueux costumes dignes de sa mise en scène, il rend visite à Mariano Fortuny, retiré, cloîtré dans son palais Pesaro degli Orfei, en retrait du Grand Canal, à l'angle du modeste et silencieux campo San Benedetto.

Lampes en soie Mariano Fortuny
Lampes en soie Fortuny
D'abord le courant passe mal entre le cinéaste débridé et enthousiaste et le célèbre couturier fatigué, vieilli, il mourra d'ailleurs quelques mois plus tard.

Heureusement l'intarissable faconde d'Orson Welles, qui s'enflamme et s'exalte en lui expliquant sa recherche d'un costume d'Othello, parvient à tirer Fortuny de sa léthargique mélancolie.

Disparu dans une pièce, il en revient avec une brassée de costumes d'où se détache une veste en brocart gris vert, entièrement doublée de fourrure grise tachetée de blanc.

Welles l'essaye devant une glace, se contemple comme descendu d'un tableau de Carpaccio : c'est exactement ce qu'il cherche.

La fourrure surtout lui semble tout à fait Renaissance. Lorsqu'il en demande la provenance, Fortuny se réveille tout à coup.

Il s'agit de taupes d'Australie, qui se nourrissent des cadavres de leurs semblables ; des taupes cannibales.

Et soudain tout joyeux, il déclare trouver génial un élevage qui a résolu sans frais le problème de l'alimentation.

Quelle brutale et cruelle allégresse !

L'envers féroce du magnifique décor, la doublure barbare du brocart.

Détail tissu “de Medici” Mariano Fortuny
Tissu “de Medici”
On ne saurait en effet imaginer une parure plus conforme au tragique destin d'Othello tuant par jalousie Desdémone que cette cannibalique fourrure.

Plus conforme également à Venise où les plus somptueux brocarts dissimulent les plus impitoyables règlements de compte contre tous ceux qui sont, à tort ou à raison, soupçonnés de menacer les institutions de la République, doge, patricien ou simple particulier, impitoyablement éliminés par le fer, le poison ou la noyade. »
Alain Busine - “Dictionnaire amoureux et savant des couleurs de Venise” aux Éditions Zulma

On ne peut imaginer plus belle rencontre entre deux grands réformateurs de la mise en scène.

Orson Welles avait montré ses talents en la matière avec Citizen Kane en 1941, en révolutionnant la technique du film (montage, décors, mouvements de caméra).

Et, bien qu'il fût indifférent aux nouveautés artistiques de son siècle, on peut aussi se demander pourquoi Mariano Fortuny ne s'est pas intéressé au cinéma, autant sur le plan technique qu'artistique, comme il s'était intéressé à la photographie, et à la mise en scène pour le théâtre et l'opéra…

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Bibliographie sur Mariano Fortuny :

- Anne-Marie Deschodt et Doretta Davanzo Poli - “Mariano Fortuny, un magicien de Venise” - éditions du Regard 2000
- Maurizio Barberis, Claudio Franzini, Silvio Fuso, Marco Tosa - “Mariano Fortuny” - éditions Marsilio 1999
- Silvio Fuso, Sandro Mescola, Italo Zannier - “Imagini e Materiali del Laboratorio Fortuny” - éditions Marsilio 1978
“Museo Fortuny a Palazzo Pesaro degli Orfei , Venezia” - éditions Skira 2008
- Henri de Régnier - “L'Altana ou la Vie vénitienne” - 1899-1924
- Alain Busine - “Dictionnaire amoureux et savant des couleurs de Venise” - Éditions Zulma
- M. Widor - “Le Ménestrel” - 15 avril 1906
- Marcel Proust - “A la Recherche du Temps Perdu”
- Marcel Proust - “La Prisonnière”
- Bice - “Le Industrie Feminili Italiane” - Bulletin trimestriel d'avril, mai, juin 1911
- Paul Morand - “Venises” - Éditions Gallimard, collection l'Imaginaire

Liens sur les lieux et personnages cités dans cette page :

Royal Academy of Arts de Londres (en Français)
The National Gallery de Londres (en Français)
Manuel de Falla sur Wikipédia
Orson Welles sur Wikipédia



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