La coupole de Mariano Fortuny est appréciée par les metteurs en scène et par Sarah Bernhardt

Mariano Fortuny y Madrazo (1871-1949)


La robe “Delphos” plissée ondulée, drapée avec un voile de soie imprimée
La robe “Delphos”
Parmi ces visiteurs admiratifs, on peut citer des professionnels célèbres de la scène : Monsieur Kranich et le metteur en scène suisse Adolphe Appia, des acteurs, et Sarah Bernhardt, la grande vedette de l'époque.

C'est à Paris, en 1902, que Mariano Fortuny rencontra Henriette Nigrin, qui allait devenir à la fois sa compagne et surtout sa grande collaboratrice pour la fabrication des tissus.

Mais ils ne se marièrent qu'en 1924, toujours à Paris.

Il s'était occupé de l'éclairage et des costumes de “Œdipe et le Sphinx” qui devait être joué au théâtre antique d'Orange, ainsi que de l'éclairage au Cercle de l'épatant à Paris.

Portrait d'Henriette Fortuny - 1915
Henriette Fortuny
C'est à cette époque que la comtesse du Béarn confia la mise en scène de “Manfred” de Robert Schumann pour son petit théâtre privé au suisse Adolphe Appia, qui se rendit à l'atelier de Mariano pour lui demander quelques explications pour l'éclairage :

« Surpris et admiratif devant ma coupole, Appia voulut me présenter à la comtesse du Béarn […] Je réalisai pour Appia une maquette de la Walkyrie.

La comtesse s'aperçut que la scène de son théâtre serait trop petite pour accueillir ma coupole, et elle décida aussitôt de faire construire un nouveau théâtre, annexé au salon.

L'architecte responsable des travaux, monsieur Destailleur, n'avait plus qu'à suivre mes plans et mes dessins. »
Mariano Fortuny

La Robe “Delphos ”de Mariano Fortuny
La Robe “Delphos ”

Mariano Fortuny travaille la mise en scène avec Adolphe Appia : lumière et couleurs

Mariano Fortuny et Adolphe Appia travaillèrent donc en étroite collaboration pour le nouveau théâtre de la Comtesse du Béarn de la rue Saint Dominique, à Paris.

Adhérant tous les deux à l'utopie wagnérienne de l'œuvre d'art totale, la mise en scène de Bayreuth leur semblait trop grossière pour correspondre à la force expressive de la musique du Maître.

Et partageant les mêmes idées, ils refusaient l'usage grotesque des ciels peints sur des bandes de toile, ainsi que l'éclairage direct de la scène qui, en isolant le comédien, ne faisait que souligner les artifices de son interprétation.

Pour Adolphe Appia et Mariano Fortuny l'éclairage direct ne tenait compte ni de la conformation de l'œil humain (et donc de son effet sur le spectateur), ni du problème des ombres.

Comédienne en train de déployer son voile en soie imprimée de Mariano Fortuny dans la coupole du théâtre de la Comtesse du Bearn, équipée de l'éclairage à lumière indirecte. 29 mars 1906
Coupole théâtre Comtesse du Béarn
« La lumière est dans l'économie représentative ce qu'est la musique dans la partition : l'élément expressif opposé au signe ; et de même que la musique, elle ne peut rien exprimer qui n'appartienne à l'essence intime de toute vision […]

Or la direction de la lumière ne nous est sensible que par l'ombre ; c'est la qualité des ombres qui exprime pour nous la qualité de la lumière.

Les ombres se forment ainsi au moyen de la même lumière que celle qui pénètre l'atmosphère. »
Adolphe Appia


« Quant à l'œil, but suprême, il n'en est même pas question, et on n'en tient pas compte : le technicien ne se préoccupe pas de la quantité de lumière rentrée dans l'œil, seule utile, mais seulement de celle qui est restée dehors et par conséquent inutile, et même inexistante. »
Mariano Fortuny - “Théâtre et lumière”

Toile de Mariano Fortuny, Parsifal de Richard Wagner : les funérailles de Titurel
Fortuny, Parsifal de Richard Wagner
Et même si un peu plus tard Appia abandonna les critères de l'imitation réaliste et de l'illusion qui captivent le spectateur au profit d'un spectacle conçu comme une libre expérimentation, il n'en resta pas moins reconnaissant et admiratif devant l'invention de la coupole et de l'éclairage indirect aux possibilités de couleurs illimitées.

Il disait qu'elle avait libéré le metteur en scène en lui offrant ainsi une palette équivalente à celle du peintre.

La coupole gonflable de Mariano Fortuny et ses décors font un triomphe

Parfaitement conscient de la valeur de ses travaux, Mariano Fortuny prenait toujours des précautions en déposant à chaque fois un brevet à l'Office National de la Propriété Industrielle à Paris.

- Février 1903 : brevet d'un “Appareil de décoration théâtrale”.
- Avril 1904 : brevet d'un “Système de constitution d'une paroi concave au moyen d'une capacité gonflable”.

La nouveauté tenait au fait que la paroi de la coupole n'était plus en plâtre, mais qu'elle était :

La coupole du Carro di Tespi vue de profil
La coupole du Carro di Tespi
« Constituée de deux surfaces parallèles en tissus soutenues par une armature métallique articulée comme une capote de voiture, entre lesquelles on plaçait un ventilateur.

La pression de l'air passant entre les deux parois rendait parfaitement lisse la paroi tournée vers la scène. »
Mariano Fortuny

Légère et articulée, elle se déployait en quelques instants.

Facilement transportable, elle sera exploitée plus tard par le théâtre ambulant, le “Carro di Tespi”, de Giovacchino Forzano en Italie.

C'est justement ce type de coupole gonflable que Mariano Fortuny a installé dans le nouveau théâtre de la Comtesse du Béarn, dont il avait dessiné les plans afin de pouvoir l'y installer : 15 mètres de hauteur sur 10 mètres d'ouverture et 17 mètres de profondeur, équipée de l'éclairage indirect.

Le 29 mars 1906, jour de l'inauguration du théâtre avec la représentation d'un ballet de Charles-Marie Widor devant un public composé de diplomates, d'hommes de lettres et autres personnalités, elle fit un triomphe.

Mariano Fortuny devant le rideau de scène du théâtre de la Comtesse du Béarn à Paris en 1906
Mariano Fortuny théâtre de la Comtesse du Béarn
« ...pas de toile de fond, mais une vaste coupole en étoffe blanche ; on se croirait à l'intérieur d'un ballon.

Suivant que passent devant le foyer de lumière des soies teintées ou des verres sur lesquels sont peints des nuages, la coupole se colore ou s'anime.

Successivement nous avons eu le ciel bleu d'une matinée de juin, les premiers symptômes d'un orage, puis le coucher du soleil.

Nous sommes dans la réalité ; dans la nature elle-même ; cette coupole, c'est la calotte du ciel, l'horizon sans limite, l'air que l'on respire, l'atmosphère, la vie.

Ma très sommaire description évoquera sans doute l'idée d'une certaine analogie avec la lanterne magique [...]

Il s'agit en effet de projections sur une toile comme le primitif joujou qui charmait notre enfance [...]

L'électricien-chef dirige tout, faisant l'ombre ou la lumière, le calme ou la tempête, passant du rouge au bleu, du jaune au gris au fur et à mesure du développement du drame, suivant la pensée de l'auteur [...] un spectacle si réaliste et si poétique à la fois.

Pour la première fois, le 29 mars 1906, la peinture théâtrale a pénétré dans le domaine propre de la musique, c'est-à-dire dans le temps, alors que jusqu'ici elle n'avait pu se développer que dans l'espace. Retenons cette date, qui marquera dans l'histoire du théâtre. »
M. Widor - “Le Ménestrel” - 15 avril 1906

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Liens sur les lieux et personnages cités dans cette page :

Adolphe Appia - Wikipédia
Robert Schumann - Wikipédia
Comtesse du Béarn Martine-Marie-Pol de Béhague - Wikipédia
Festival de Bayreuth - Wikipédia
Richard Wagner - Wikipédia
Il Carro di Tespi, le char de Thespis - Wikipédia
Giovacchino Forzano - Wikipédia
Charles-Marie Widor - Wikipédia



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