Le Palais Morosini à Santo Stefano

La visite intimiste amusée et amusante de Louise Colet, en 1862 du palazzo Morosini

Le Palazzo Morosini sur le Campo Santo Stefano
Le Palazzo Morosini sur le Campo Santo Stefano
« Sur le mur de droite est le reliquaire du doge, rapporté d'Orient ; sur celui de gauche, une magnifique esquisse de Paul Véronèse.

Au-dessus de l'autel brille une croix en cristal de roche, dont le Christ est en or.

Deux anges en argent, avec des ailes d'or, sont agenouillés au pied de cette croix d'un travail précieux et d'une valeur énorme.

Nous retraversons la galerie des Batailles et pénétrons dans un dernier salon tout rempli des plus éblouissants portraits des Morosini.

Leur vie semble se perpétuer à travers les siècles.

Ils se meuvent, ils vont descendre de leurs cadres pour nous parler et nous faire compagnie ; un, surtout, parait vivant entre tous les autres ; c'est celui du doge Grimani di Servi, allié à la famille Morosini ; le corps s'agite sous l'hermine, les yeux ont un éclat qui flamboie !

Nous ne pouvons pénétrer dans les appartements privés de la comtesse Morosini, dernière héritière de tant de magnificences ; elle languit dans les infirmités et dans une dévotion rigoureuse ; sa seule attache à la terre est encore celle des souvenirs et des vestiges de la gloire de ses ancêtres.

Au temps de sa jeunesse, elle se parait parfois de ses bijoux héréditaires qui sont d'une grande magnificence ; elle possède, plus belles que celles des reines, des parures de perles, de saphirs et de rubis ; elle avait aussi une somptueuse argenterie historique qu'elle donna à Manin pour la patrie, et qui fut fondue en 1848.

Sculpture au-dessus de la porte d'eau du palazzo Morosini à Venise
Sculpture porte d'eau
La fortune territoriale de cette dernière descendante du Péloponésien est énorme ; les prêtres la convoitent et disposent, dit-on, la mourante à toutes sortes de fondations pieuses.

Il est à souhaiter que la comtesse Morosini ait, avant d'expirer, une inspiration digne de sa race, et lègue à Venise ce beau palais, sorte de musée où l'on verrait réunis les restes les plus rares du luxe et de la grandeur de l'ancienne république.

J'exprime cette idée au jeune comte Morosini, tandis que la gondole qui nous emporte glisse entre les flots tombant du ciel et les flots montant de la lagune.

Quant au reste de la fortune, je vous l'abandonne, ajoutai-je en riant, et votre cousine ferait bien mieux de vous la laisser, à vous qui portez son grand nom et qui aimez l'Italie, que d'en enrichir ce clergé corrupteur qui entravera toujours la délivrance de votre patrie.

— Je n'ai aucun droit à la fortune de ma cousine, me répond avec simplicité le comte Morosini ; qu'elle la lègue tout entière à l'Italie, et je serai content.

— Il suffit à l'Italie, repris-je, que ce palais lui appartienne et qu'il soit à jamais ouvert aux artistes et aux poètes, qui, de génération en génération, viendront le visiter comme je l'ai fait aujourd'hui. »
Louise Colet - L'Italie des italiens 1862

Un autre visiteur raconte le Palazzo Morosini en 1844

« Le palais voisin, sur le campo ou place San Stefano, est celui qui a servi de demeure aux plus grands personnages de l'illustre famille des Morosini, laquelle, en outre d'un grand nombre de hauts dignitaires d'État, de cardinaux, d'évêques, etc., a fourni à la République quatre doges, parmi lesquels le dernier fut le célèbre François Morosini, dit le Péloponnésien.

Le corps de ce grand général et de ce doge fameux repose dans l'église voisine, à San Stefano.

[…] On verra, en pénétrant dans l'intérieur du palais Morosini, diverses choses intéressantes.

D'abord, les portraits des quatre doges de cette famille; mais, aussi ceux de deux filles du même nom qui furent, l'une reine de Hongrie, et l'autre, Constance Morosini, qui porta la couronne de Servie.

On se souvient que ce fut une Morosini qui, étant abbesse du couvent de San Zaccaria, fit cadeau au doge Pierre Gradenigo, de cette fameuse coiffure, ornée de pierreries, qui devint l'origine de la corne ou couronne dogale.
(Note e-Venise.com : il s'agit du corno ducal)

Les tableaux, dont sont recouverts les murs, représentent toutes les batailles de François Morosini.

C'est un musée complet, une biographie guerrière tracée au pinceau.

La façade du palazzo Morosini sur le Rio del Santissimo à Venise
La façade du palazzo Morosini sur le Rio del Santissimo
La salle d'armes, tout ornée de drapeaux, d'étendards, d'emblèmes, et de bustes de Morosini divers, a été formée comme un petit Panthéon, à la gloire d'un nom si illustre.

Le Péloponnésien est taillé dans le marbre, sous un dais que soutiennent des trophées et des panoplies.

Dans un couloir obscur, qu'il faut se faire ouvrir, se trouve un immense cadre de bois doré, renfermant un Morosini, “cavaliere della stella d'oro”.

Ce cadre est d'une magnificence et d'un travail rares, et les détails rachètent, par la beauté de leur exécution, ce que peut avoir de reprochable le goût de l'époque qui a enfanté cette œuvre remarquable.

Ce palais appartient aujourd'hui à la dernière descendante des Morosini ci-dessus mentionnés (autres branches, ou autres familles, le nom est fort porté dans le nord de l'Italie).

La mère de la propriétaire actuelle, laquelle fut la dernière fille directe de ces Césars vénitiens, épousa un grand seigneur allemand.

Cette héritière a conservé, avec ce palais et des biens immenses, le double nom germain et Vénète de Galtenbourg-Morosini.

Quel malheur que l'esprit de la loi salique, étendu aux clauses de l'hérédité, prive les femmes de perpétuer aussi les grands noms dont elles sont les instruments générateurs ! »
Jules Lecomte - Venise 1844

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