Casanova et la Statue équestre de Colleoni

Les rendez-vous galants de Casanova devant le Colleoni

Statue équestre de Bartolomeo Colleoni par Alessandro Leopardi et Andrea Verrocchio à Venise
Statue de Bartolomeo Colleoni
La place de San Giovanni e Paolo (Campo Zanipolo) avec sa basilique, son Colleoni et sa superbe Scuola San Marco est un lieu de rendez-vous facilement identifiable. Casanova lui-même a eu le plaisir d’attendre sa belle et mystérieuse M.M. au pied de la statue du Colleoni.

Dans ses Mémoires, il écrit :
« Le soir du jour des rois, ayant mon médaillon dans ma poche, j’allai de bonne heure me mettre en sentinelle auprès de la belle statue élevée au héros Colleoni après qu’on l’eut fait empoisonner, si l’histoire secrète ne ment pas.

Sit divus, modo non vivus (qu’il soit dieu, pourvu qu’il soit mort) est une sentence du monarque éclairé qui durera tant qu’il y aura des rois. »
Giacomo Casanova

Statue équestre de Bartolomeo Colleoni par Alessandro Leopardi et Andrea Verrocchio à Venise
Statue de Bartolomeo Colleoni
Et la belle religieuse libertine, fille de la plus haute noblesse, se présente au rendez-vous déguisée en… cavalier.

Une lettre de M. M. confirme clairement la régularité de leurs rendez-vous près de la statue du Colleoni :

« Je suis sûre, mon cœur, que tu as fait un mensonge de pure politesse ; mais tu avais deviné que je m’y attendais.

C’est un cadeau magnifique que tu as voulu faire à notre ami en échange de celui qu’il t’a fait en ne s’opposant pas à ce que sa M. M. te donnât son cœur (…)

Mercredi je serai seule et toute à toi, à ton casino de Venise : fais-moi savoir si tu te trouveras à l’heure ordinaire à la statue du héros Colleoni ; et si tu ne peux pas y venir, indique-moi tel autre jour que tu voudras. »
La Sœur M.M. amante de Casanova

Statue équestre de Bartolomeo Colleoni par Alessandro Leopardi et Andrea Verrocchio à Venise
Statue de Bartolomeo Colleoni
En attendant sa cavalière, Casanova avait tout le temps pour observer ce chef-d’œuvre.

On imagine le grand séducteur méditant devant le blason des Colleoni qui passaient tous pour être pourvus de trois testicules.

Se faisant appeler Chevalier “de Seingalt” voici ce que Casanova écrit à propos du droit de changer de nom :

« Les seuls Colleoni de Bergame seraient en même temps obligés de changer le signe de leurs armoiries, puisqu’ils ont sur l’écu de leur ancienne famille les glandes génératrices, et de détruire par là la gloire de Bartolomeo leur aïeul. »
Giacomo Casanova Chevalier “de Seingalt”

D’autres écrivains ont été inspirés par le Colleoni

André Suarès, qui publia Le Voyage du Condottiere en 1932, se rendait chaque jour auprès de la statue du Colleoni.

Statue équestre de Bartolomeo Colleoni par Alessandro Leopardi et Andrea Verrocchio à Venise
Statue de Bartolomeo Colleoni
Il voyait en lui un homme fier et courageux méprisant et rejetant avec le plus grand dédain la médiocrité du troupeau qui bavarde à ses pieds ; un grand homme dans les affaires d’un petit état, certes, mais il était de ceux qui font l’Histoire et qui ne ménagent ni leurs forces ni leurs talents pour les mettre au service des grandes causes.

Le Colleoni est le héros superbe et solitaire dont l’exceptionnelle valeur lui a donné toute sa gloire.

Paul Morand l’a observé du coin du petit café en méditant sur ses aventures guerrières.

Et dans “Venises”, il écrit :
« À qui s’adresse le défi du regard perçant, à ses contemporains ou à la postérité ?

[...] Toute la vie du grand couillon s’est passée à se battre pour Venise contre Milan ou pour Sforza contre le Conseil des Dix. »
Paul Morand

Statue équestre de Bartolomeo Colleoni par Alessandro Leopardi et Andrea Verrocchio à Venise
Statue de Bartolomeo Colleoni
Et d’essayer de comprendre cet homme et son époque, le quinzième siècle et toutes ses guerres d’Italie et ses bouleversements politiques…

« La Statue de Colleoni
L'aventurier, d'un sang plus pur qu'un sang royal,
Étant né de celui des belles républiques.
Appuie aux étriers d'airain ses pieds obliques,
Et, du bras gauche, enlève et retient son cheval.

Il ouvre l'autre bras dans un geste loyal,
Ayant choisi, d'un coeur dévot à ces reliques,
Dans les drapeaux empreints d'animaux symboliques,
Le vieux Lion plutôt que l'Aigle impérial.

Solide conducteur de soldats à sa taille,
D'un regard sans prunelle il mené la bataille,
Et laisse sûrement sa tactique aboutir.

La bouche aux coins tombants, enclose par des rides,
Et que serre l'orgueil de deux lèvres arides,
Par mépris de parler ne daigne pas mentir. »
Albert Mérat - Les Villes de Marbre 1869

« Apothéoses vivantes aussi, comme la statue de Colleone, le bras en arrière, les jambes dressées sur les étriers, la tète dure et la lèvre qui mord !

La statue de Colleone qui foule aux pieds de son cheval la ville, l'espace, le monde. »
Jacques Adelswärd-Fersen - Notre-Dame des Mers Mortes 1902

Statue équestre de Bartolomeo Colleoni par Alessandro Leopardi et Andrea Verrocchio à Venise
Statue de Bartolomeo Colleoni
« [...] les soirs de Venise ; et les nuits de Venise donc !

Ses ciels d'un bleu de fumée où la nacre liquide de la lune se répand douce et calme au-dessus de la ville, maillant de vif argent l'étendue des lagunes et la travée des petits canaux, le sommeil enchanté de la Salute et la veillée tragique du Colléone au milieu de sa petite place, droit en selle, le silence nocturne où s'immobilise le pas relevé de son cheval. »
Jean Lorrain – Venise – 1898-1900

Figure héroïque ou mercenaire cupide ? Opportuniste ? Peut-être tout à la fois.

Ou tout simplement machiavélien avant la lettre, puisque Machiavel naquit en 1469 et publia Le Prince en 1507, en ayant constaté que le pouvoir politique se soucie moins du bien commun que de son maintient à la tête de l’Etat, en sachant utiliser la force et les apparences.

Apparemment, Colleoni était doué des qualités nécessaires : la force et la ruse, soutenues par la volonté et le courage.

Et sa statue lui rend bien hommage !

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