La Basilique Saint Marc à Venise
Les éblouissements et les vertiges de Théophile Gautier à propos de la basilique Saint Marc :

Mosaïques éblouissantes d'une coupole de Saint Marc
Ce temple, disons-nous, fait de pièces et de morceaux qui se contrarient, enchante et caresse l'oeil mieux que ne saurait le faire l'architecture la plus correcte et la plus symétrique : l'unité résulte de la multiplicité.
Pleins-cintres, ogives, trèfles, colonnettes, fleurons, coupoles, plaques de marbre, fonds d'or et vives couleurs des mosaïques, tout cela s'arrange avec un rare bonheur et forme le plus magnifique bouquet monumental.

Une basilique sombre et étincelante à la fois
La première impression est celle d'une caverne d'or incrustée de pierreries, splendide et sombre, à la fois étincelante et mystérieuse. Est-on dans un édifice ou dans un immense écrin ? Telle est la question que l'on s'adresse, car toute idée d'architecture est ici mise en défaut.
Nous n'essayerons pas une description détaillée qui exigerait un ouvrage spécial, mais nous voudrions au moins pouvoir rendre l'impression d'éblouissement et de vertige que cause ce monde d'anges, d'apôtres, d'évangélistes, de prophètes, de saints, de docteurs, de figures de toute espèce, qui peuple les coupoles, les voûtes, les tympans, les arcs-doubleaux, les piliers, les pendentifs, le moindre pan de muraille.

Et la Lumière fut !
Tous ceux qui ont témoigné pour Jésus, soit par la prophétie, soit par la prédication, soit par le martyre, sont admis dans ce grand Panthéon chrétien.

Vue du Narthex de Saint Marc
Les contours des figures tremblent dans ce réseau scintillant; les silhouettes si nettement découpées tout à l'heure se troublent et se brouillent à l'oeil.
Les plis roides des dalmatiques semblent s'assouplir et flotter : une vie mystérieuse se glisse dans ces immobiles personnages byzantins ; les yeux fixes remuent, les bras au geste égyptien s'agitent, les pieds scellés se mettent en marche; les chérubins font la roue sur leurs huit ailes ; les anges déploient leurs longues plumes d'azur et de pourpre clouées au mur par l'implacable mosaïste; l'arbre généalogique secoue ses feuilles de marbre vert ; le lion de Saint-Marc s'étire, bâille, lèche sa patte griffue ; l'aigle aiguise son bec et lustre son plumage ; le boeuf se retourne sur sa litière et rumine en faisant onduler son fanon.
Les martyrs se relèvent de leurs grils ou se détachent de leurs croix. Les prophètes causent avec les évangélistes. Les docteurs font des observations aux jeunes saintes, qui sourient de leurs lèvres de porphyre ; les personnages des mosaïques deviennent des processions de fantômes qui montent et descendent le long des murailles, circulent dans les tribunes et passent devant vous en secouant l'or chevelu de leurs gloires.

Coupole principale de Saint Marc
Cette Trinité n'est-elle pas une Trimurti ? Cette Vierge tient-elle sur ses genoux Horus ou Krishna ? Est-ce Isis ou Parvati ? Celte figure en croix souffre-t-elle la Passion de Jésus ou les épreuves de Vishnou ? Sommes-nous dans l'Égypte ou dans l'Inde, dans le temple de Karnak ou la pagode de Juggernaut ? Ces figures à poses contraintes diffèrent-elles beaucoup des processions d'hiéroglyphes coloriés qui tournent autour des pylônes ou s'enfoncent dans les syringes ?
Que de temps, de soins, de patience et de génie, quelle dépense pendant huit siècles il a fallu pour cet immense entassement de richesses et de chefs-d'oeuvre ! Combien de sequins d'or se sont fondus dans le verre des mosaïques ! Combien de temples antiques et de mosquées ont cédé leurs colonnes pour supporter ces coupoles !
Que de carrières ont épuisé leurs veines pour ces dalles, ces piliers et ces revêtements de brocatelle de Vérone, de portor, de lumachelle, de bleutine, d'albâtre roux, de cyphise, de granit veiné, de granit mosaïcain, de vert antique, de porphyre rouge, de porphyre noir et blanc, de serpentine et de jaspe !
Quelles armées d'artistes, se succédant de générations en générations, ont dessiné, ciselé, sculpté dans cette cathédrale ! Sans parler des inconnus, des humbles ouvriers du moyen âge que recouvre la nuit des temps, qui se sont ensevelis dans leurs oeuvres, quelle liste de noms l'on pourrait dresser, dignes d'être inscrits sur le livre d'or de l'art !”
Théophile Gautier - Italia 1855
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