La Regata Storica de Venise en 1680 - Le Témoignage d'A. de Saint-Didier

« Lorsque la République veut régaler un prince ou un grand seigneur étranger de quelque spectacle public, elle lui donne ordinairement le divertissement d'une régate, c'est-à-dire qu'elle ordonne des courses de différentes sortes de barques.

Régate historique de Venise : Légumes et piments !
Légumes et piments
Ces réjouissances sont les fêtes qu'on aime le mieux à Venise, parce que l'exercice de voguer est tellement du génie de ce peuple, que tout le monde s'y étudie, et la plupart des jeunes nobles s'y appliquent aussi, tant pour faire voir leur adresse que pour pouvoir en certaines occasions se passer de gondoliers et n'avoir point de témoins de leurs actions.

Lorsqu'on veut faire une régate considérable, on en ordonne de gondoles, de moyens et de petits bateaux et de fisolères, qui sont si petites et si légères qu'un seul homme les porterait sur ses épaules.

Et de chaque sorte de barques il y en a ordinairement une partie à quatre rames, une partie à deux et l'autre partie à une seule, pour faire une plus grande diversité et un plus grand nombre de courses.

Régate historique de Venise : Les Gondolini
Les Gondolini
Ceux qui voguent pour la régate des gondoles choisissent les corps des plus légères et des mieux construites qu'ils peuvent trouver.

Ils en ôtent tout l'appareil, jusqu'aux fers des deux bouts ; ils les regrattent par-dessous, les graissent ou les enduisent de savon pour les rendre plus glissantes.

Mais de peur que ces barques ainsi allégées ne viennent à s'ouvrir par l'effort que l'on fait en voguant, ils bandent fortement une corde de la poupe à la proue et clouent en travers des tringles légères pour les tenir en état.

Ceux qui doivent voguer dans d'autres bateaux prennent aussi de semblables précautions, et ils s'exercent tous auparavant pour se mettre en baleine el pour éprouver leurs barques.

Régate Historique de Venise, La Serenissima devant un balcon de patriciens
La Serenissima devant les patriciens
Comme c'est sur le grand canal que se font ces courses, rien n'est plus beau que de voir d'un bout à l'autre les fenêtres et les balcons de tous les palais et de toutes les maisons parés de tapis et de carreaux de diverses couleurs, avec une infinité de monde dont les toits.

Le pont du Rialto et un nombre prodigieux de gondoles el de barques sont couverts à droite et à gauche, n'y ayant presque personne qui ne veuille jouir de ces agréables spectacles.

Cela parut ainsi à la régate que le cardinal Delfin donna il n'y a pas longtemps, au cardinal Chigi, quoiqu'il fût incognito.

Plusieurs jeunes gentilshommes, pour rendre la fête plus belle, arment des péotes, qui sont des barques longues, qu'on couvre d'un pont de planches sur lesquelles on étend des tapis de Turquie ou d'autres belles étoffes qui descendent jusqu'à fleur d'eau.

Dix gondoliers vêtus d'une même livrée voguent tout debout, et les deux ou trois nobles qui font cette dépense sont en masque à la proue, étendus sur des carreaux, avec quelques trompettes à la poupe.

Regata Storica de Venise, les bateaux du cortège historique
Les bateaux du cortège historique
C'est le grand nombre et la variété des péotes qui font la plus grande beauté de la fête, pour laquelle on choisit un beau jour, et toutes les barques qui doivent voguer pour les prix se rendent vers l'extrémité de la ville, en approchant du Lido, où celles qui sont armées pour une môme course se rangent sur une ligne et parlent toutes à la fois au signal que les trompettes donnent.

Ce ne serait pas un fort grand divertissement de voir passer toutes seules avec beaucoup de vitesse les barques qui disputent le prix.

Mais les péotes, qui volent, pour ainsi dire, et qui vont devant pour écraser tous les empêchements qui se pourraient rencontrer.

Le grand nombre de gondoles à quatre rames, plusieurs bateaux qui les suivent et les cris continuels de ceux qui animent les vogueurs à l'envi les uns des autres à faire tous leurs efforts pour remporter le prix, sont ce qui contribue le plus à la beauté du spectacle, et tout cela ensemble est assurément quelque chose de fort divertissant.

Regata Storica de Venise, la course des Caorline
Course des Caorline
Cette course se fait depuis l'endroit que j'ai dit jusqu'au bout du canal, où, pour allonger davantage la carrière, l'on plante au milieu de l'eau un grand pieu autour duquel les vogueurs sont obligés de tourner et de revenir tout d'une haleine jusqu'au palais, où l'on distribue les prix aux premiers qui sautent dans un bateau paré et destiné pour ce sujet.

Et pour chaque régale il y a trois prix : le premier et le second sont en argent, et le troisième est un cochon de deux ou trois mois, d'où vient l'injure que les gondoliers se donnent en s'appelant terzo di regata (le troisième de régate).

La première course n'est pas plus tôt finie que les péotes se rendent au commencement de la carrière pour en faire partir une autre, avec toutes les mêmes cérémonies.

Mais de toutes ces régates de diverses sortes de barques, celles qui sont à quatre rames et qui vont le plus vite ne passent pas pour les plus agréables à voir ; celles où un seul homme vogue, soit gondoles, bateaux ou fisolères, ont quelque chose de beaucoup plus singulier.

L'on voit sur la poupe un robuste gondolier, demi-nu, la tète bandée ; le visage pâle et attentif, le corps penché sur la rame, tous les muscles tendus et la poitrine essoufflée, faire les derniers efforts pour avoir le dessus, et conserver néanmoins assez de force pour fournir toute la carrière, qui est d'environ deux milles.

Regata Storica de Venise, la course des Gondolini
Course des Gondolini
Mais comme dans toute sorte d'exercices l'adresse n'est pas moins avantageuse que la force, il y a du plaisir à voir prendre à ces hommes tous leurs avantages.

Soit en évitant le courant de l'eau contraire ou en suivant son plus grand cours lorsqu'elle est seconde.

Soit en tenant adroitement la route des péotes qui voguent devant, lesquelles, fendant l'eau, la leur rendent plus favorable.

Soit à les voir ruser les uns sur les autres, lorsqu'ils se trouvent proches; car celui qui peut avoir tant soit peu le dessus donne adroitement un coup de pied en amère à la barque de son concurrent, et par ce moyen il avance en éloignant celui qui lui dispute l'avantage.

Mais rien n'égale la singularité des régates faites par des femmes, comme on en voit quelquefois parmi celles des hommes, pour rendre la fête plus divertissante.

Car il se trouve des femmes de pêcheurs qui, ayant accoutumé d'aller à la pêche avec leurs maris, ne voguent guère moins bien qu'eux, et l'on en a vu à deux rames fournir une assez longue carrière.

Mais comme la vigueur et la hardiesse nécessaires aux femmes pour une entreprise de celte sorte sont quelque chose de plus rare qu'aux hommes, on leur donne aussi des prix d'une valeur plus considérable. »
Alexandre-Toussaint Limojon de Saint-Didier - La ville et la République de Venise au XVIIe siècle (1680)

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