Albert Mérat Poésies sur Venise - Les Villes de Marbre



Vers le Passé


Les satins blancs, comme des flots heureux,
Par les beaux soirs et les nuits féodales,
Avec lenteur ont glissé sur ces dalles,
Traînants et longs, sur les corps amoureux.

Plus tard, ce fut le temps des satins roses,
Des dominos aux fêtes de Guardi,
Cachant la nuque et le sein arrondi,
Et chuchotant les plus exquises choses.

Les roses-clairs et les molles blancheurs
Ne sont non plus que les belles passées :
Éclairs éteints de jupes effacées,
Concert fini des suprêmes fraîcheurs.


Albert Mérat - Les Villes de Marbre 1869


Venise au crépuscule du soir


Elle a pour éclairer son corps,
Sorti des flots et qui s'y penche,
Une âme rose, une âme blanche.
Dissonances faites d'accords.

C'est l'âme rose la première
Qui luit à son front transparent,
Dans une grâce qui ne prend
Rien que la fleur de la lumière.

Le soleil couché laisse au jour
Comme un répit de clarté brève;
Alors l'âme blanche se lève,
Transfigurant chaque contour.

Le lait des dents et des opales,
La tiède neige des seins blancs,
Les duvets de cygne tremblants,
Les clairs de lune doux et pâles

Ont formé du concert charmant
De leurs limpidités insignes
Cette aube nocturne des lignes,
Candides idéalement.

Ceux-là pour qui Venise est nue
Savent cette dualité ;
Et ce fin prestige est noté
Pour quelques-uns qui l'ont connue.


Albert Mérat - Les Villes de Marbre 1869
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