Le Marché de l'Erbaria, ou Erberia, au Rialto à Venise


L'Erberia, des amas de tomates, de piments et d'aubergines
L'Erberia, amas de tomates, piments et aubergines

Des amas de tomates, de piments et d'aubergines


« J'aimais, écrit-il, à m'y rendre de bon matin, à l'heure où les grosses peote y débarquent de Terre Ferme les produits maraîchers.

Rien ne me paraissait plus beau que les amas de tomates, de piments, d'aubergines, de fenouils.

La vue des pastèques me ravissait. Les barques étaient chargées à crouler. »
Henri de Régnier

Casanova va un matin à l'Erberia pour s'y calmer…

« Sûr de recevoir de l'argent le lendemain, je passai la nuit à jouer, et je perdis cinq cents sequins sur parole.

L'Erberia, ambiance vénitienne et détendue assurée
Ambiance vénitienne et détendue assurée !
Au point du jour, ayant besoin de me calmer, j'allai à l'Erberia, endroit sur le quai du grand canal qui traverse la ville.

C'est le marché aux herbes, aux fruits et aux fleurs.

Les personnes de la bonne compagnie qui vont se promener à l'Erberia d'un peu bon matin sont convenues de dire que c'est pour jouir du plaisir de voir arriver des centaines de barques chargées de légumes, de fruits et de fleurs, qui viennent des nombreuses îles qui avoisinent la ville.

Mais tout le monde sait qu'il n'y a que les jeunes gens et les jeunes femmes qui ont passé la nuit dans les plaisirs de Cythère, dans les excès de la table, ou qui, désespérés par la fortune et victimes de l'imprudence, ont perdu leur dernier espoir au jeu, qui aillent dans cet endroit pour respirer un air plus libre et calmer leur agitation.

Le goût de cette promenade prouve combien le caractère d'une nation peut changer.

Les couleurs et la vie de l'Erbaria
Les couleurs et la vie du marché de l'Erbaria au Rialto
Les vénitiens d'autrefois, aussi mystérieux en galanterie qu'en politique, sont effacés par les modernes, dont le goût prédominant est de ne faire mystère de rien.

Les hommes qui y vont en compagnie des femmes veulent exciter l'envie de leurs égaux en affichant leurs bonnes fortunes.

Ceux qui y vont seuls cherchent à faire des découvertes ou à faire naître des jalousies : les femmes n'y vont guère que pour s'y faire voir, bien aises que tout le monde sache qu'elles ne se gênent pas.

Au reste, il ne saurait en cet endroit être question de coquetterie, vu le délabrement de la parure.

Il semblerait, au contraire, que les femmes se sont données le mot pour s'y montrer sous les enseignes du désordre, afin de fournir à ceux qui les voient matière à conjectures.

Fin de matinée à l'Erbaria, la péniche des éboueurs et la gondole des touristes
Fin de matinée à l'Erbaria, la péniche des éboueurs et la gondole des touristes
Quant aux hommes qui leur donnent le bras, leur peu de soin et leur air de nonchalance doivent montrer l'ennui d'une complaisance usée et faire deviner que le désordre de leurs compagnes est la preuve de leur triomphe.

Enfin, c'est une sorte de bon ton à cette promenade matinale d'avoir l'air abattu et de montrer le besoin d'aller se mettre au lit.

Cette description très vraie, mon cher lecteur, ne vous donnera pas une très haute idée des moeurs de mes chers concitoyens ; mais à mon âge pourquoi ne serais-je pas vrai ?

D'ailleurs Venise n'est pas au bout du monde ; c'est un endroit assez connu des étrangers que la curiosité attire en Italie ; et chacun peut dire si mes tableaux sont chargés. »
Giacomo Casanova - Mémoires de ma vie 1822
(L'extrait cité ci-dessus se passe le 24 juillet 1755, la veille de son arrestation)

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