La Regata Storica de Venise en 1861 - Le Témoignage d'Alfred Driou (suite et fin)


Cortège historique à la Régate 2007
Cortège historique à la Régate 2007
“Veuillez donc vous représenter, si possible, mon cher cousin, combien la beauté du ciel et du lieu, la pompe luxueuse de la fêle, la présence des magistrats avec leurs insignes, l'immense population en habits des grands jours, les Vénitiennes, jolies toujours, mais plus élégantes encore dans leurs toilettes opulentes; la splendeur des embarcations qui se croisent dans tous les sens, les costumes étincelants d'or, d'argent, de paillon, de paillettes ; les étoffes aux riches couleurs qui pavoisent les bateaux, les fenêtres, les balcons, les terrasses, les quais, la richesse et l'éclat des bissones ; les fanfares des musiques qui retentissent de toutes parts

Dragon au cortège historique de la Régate 2007
Dragon au cortège historique Régate 2007
La joie bruyante, franche, vive, exaltée de la foule; la rivalité des Castellani et des Nicolotti qui partagent les gondoliers de Venise en deux camps ; le soleil qui brille; la ville qui nage dans les eaux et reflète celte mise en scène grandiose ; tout cet ensemble donne un spectacle indescriptible et que cependant je vous décris, une beauté, un caractère, une physionomie originale qu'il faut avoir vus pour concevoir l'idée d'une fête véritablement féerique.

En vérité, ce beau jour nous montre Venise telle qu'elle dut être à l'époque de sa gloire.

On se croirait volontiers à la Regata offerte à Henri III, car les costumes d'aujourd'hui sont ceux d'alors : les galères, galéasses, bissonnes, sont les mêmes qu'en ces jours de splendeurs ; et les mêmes aussi ces palais avec leurs tentures armoriées, brodées d'or et d'argent.

En outre, pour nous, qui avons étudié tous les chefs-d’œuvre de l'art, en promenant les yeux sur cette foule avide, curieuse, animée, il nous semble que toutes ces tètes de femmes, de Chioggiotes et de gondoliers, qui ont posé pour les tableaux immortels des immortels Véronèse, le Titien et le Tintoret, pour quelques heures, sont descendues de leurs toiles, et assistent à celle fête brillante des joutes, tant le type magnifique d'autrefois se retrouve dans cette saine et belle population de Venise, l'admiration du monde.


La course des Caorline à la Régate historique de Venise
La course des Caorline à la Régate historique de Venise
Mais silence ! Il est cinq heures du soir : le soleil s'incline vers l'horizon.

Toutes les gondoles qui doivent jouter sont en ligne devant la corde qui sert de limites, près du Jardin Public.

Les gondoliers ont tous l'aviron à la main. Coup de canon ! C'est le signal : la corde tombe.

Aussitôt chaque gondolier de s'incliner sur sa rame ; la nacelle vogue, s'élance, vole sur les eaux. Un seul coup d'aviron la fait marcher plus rapidement que le goéland qui fuit.

L'onde blanchit, elle écume, elle bouillonne. Les gondoles passent, se devancent, se dépassent. A peine les a-t-on vues qu'elles disparaissent.


La Caorlina de Cavallino Treporti, 9ème de la régate
La Caorlina de Cavallino Treporti,
9ème de la régate
C'est absolument comme à nos courses de chevaux : on voit les lutteurs, un moment, une seconde, puis on ne les voit plus. On les revoit encore, et la vision s'efface de nouveau. Quelle ardeur ! Quel feu !

Nous avons pris place sur une bissone : en payant, on peut aller partout.

Nous stationnons devant le Palais Foscari, tout comme jadis, en l'an de grâce 1574, notre Henri III s'y panadait au balcon pour jouir d'une fête semblable donnée en son honneur.

Nous voyons dérouler à droite et à gauche le vaste et brillant Canalasso dont l'eau disparait sous les embarcations, avec son riche encadrement de palais qui semblent pencher sous le poids de la foule qui les encombre.

La musique redouble d'énergie. Comme elle doit animer ces braves jouteurs ! Ils viennent de glisser devant nous, comme des éclairs flamboyants. Puis le Rialto nous les a cachés. Mais les voici déjà qui reparaissent.


Le Gondolino de Luca Quintavalle et Vito Redolfi Tezzat, arrivé 4ème de l'édition 2007 de la régate
Le Gondolino de Luca Quintavalle et Vito Redolfi Tezzat
arrivé 4ème de l'édition 2007 de la régate
Ils arrivent, en se serrant de près. Quelques-uns sont distancés. Aussi, sans espoir désormais, on voit les gondoles attardées qui tournent à droite ou à gauche : leurs rameurs vont mettre à l'ombre, dans les canaux solitaires, leur amère déception et leur honte.

Mais les vainqueurs s'approchent fièrement, tout en redoublant d'efforts. Quel frémissement dans la multitude qui ondule ! Quels chaleureux applaudissements !

Et tous ces vivats partis du cœur, comme ils sont répétés par les curieux qui encombrent le canal !

Enfin un premier vainqueur saisit un drapeau rouge : une bannière bleue échoit au second qui survient ; le troisième s'empare d'une oriflamme jaune; et un quatrième prend un étendard vert.

A chaque drapeau est attachée une bourse. Certes ils ne se sont pas trompés dans le choix de la couleur du pavillon et, par conséquent, de la valeur de la bourse.


Bateau d'agrumes, présentant les honneurs
Bateau d'agrumes, présentant les honneurs
Alors chacun des gondoliers vainqueurs donne à sa barque l'allure grave du triomphe.

Les bissones précèdent, les musiques accompagnent, viennent les gondoles avec les drapeaux.

Nous sommes emportés dans le cortège qui se forme à la suite de la flotte des heureux élus de l'adresse et de la fortune.

On suit triomphalement le long parcours de la Regata, sous une pluie de fleurs, aux accents des fanfares, aux cris de la foule qui trépigne, s'égosille et bat des mains. C'est une indicible explosion d'allégresse et de bonheur.

J'ai grand bonheur à vous annoncer que, parmi les vainqueurs, nous voyons figurer notre Rinaldo, qui a eu le troisième prix. Avec quel enthousiasme il vibre son drapeau et fait sonner sa bourse !”

Alfred Driou - Voyage Pittoresque à Venise – 1861

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